« La difficulté de parler de la traite négrière à l’école » par Françoise Vergès

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Ces propos sont extraits d’une web-conférence organisée le 29 mai 2013 dans le cadre du Totem Talk

Avant 1998, et surtout avant la loi Taubira qui proclame la reconnaissance des traites et des esclavages comme crime contre l’humanité, la traite négrière était très peu ou pas enseignée dans nos établissements scolaires.

Depuis 2001, le sujet est davantage intégré dans les manuels scolaires. Cependant deux problématiques majeures ont été, il y a quelques années, soulevées par le comité pour la mémoire de l’esclavage (dont Françoise Vergès fut présidente jusqu’à 2012). Suite à une enquête de l’institut national de recherche pédagogique réalisée à la demande du comité, nous avions remarqué deux manques fondamentaux sur l’enseignement de la traite négrière à l’école.

Les enseignants se plaignaient d’un manque d’outils pédagogique. Mais surtout, ils ne sentaient pas armés pour enseigner ce sujet. Les professeurs ne savaient pas comment répondre à des questions très simples des élèves : « pourquoi ça a duré si longtemps ? » « pourquoi ils ne se sont pas révoltés ? » Jusqu’à aujourd’hui il n’y a toujours pas de formation des enseignants sur la traite négrière. Selon moi tant que cela ne sera pas réalisé, l’enseignement fera défaut car des pans entiers de cette histoire seront mal expliqués.

Par ailleurs, le commerce triangulaire tel qu’il est expliqué aujourd’hui est, à mon sens, incomplet. Il est nécessaire de le complexifier. Effectivement le commerce partait des ports européens, mais les industries française (tissu, porcelaine…) de l’intérieur du pays se nourrissaient de ce commerce. De même, il serait judicieux d’enseigner les razzias en Afrique, jusque parfois dans l’intérieur des terres. Les esclaves étaient parfois vendus d’une île à une autre. L’Afrique est très peu enseignée également. Les jeunes peuvent ainsi avoir l’impression que l’histoire du continent commence avec la traite négrière. C’est ainsi que l’on peut reproduire cette pensée esclavagiste.

En France nous n’avons toujours pas pris conscience du rôle de la traite négrière dans notre propre histoire. Tant que cela ne sera pas fait, l’enseignement demeurera marginal. On ne sait toujours pas à quel point la traite et l’esclavage ont transformé ce pays. Du fait de cette histoire, les Français ont pu commencer à fumer, à boire du café, à faire des robes en coton, à consommer du sucre. Des transformations majeures de la vie sociale, de la vie culturelle ont vu le jour. Cette époque a marqué le pays, son art, sa littérature…

Je dois toujours expliquer à mes interlocuteurs pourquoi ce sujet est important. Il m’est arrivé de rencontrer des personnes totalement indifférentes que ce soit dans les ministères de l’Éducation, de la Recherche ou de la Culture. C’est une bataille constante, il faut le dire et le répéter. Césaire disait dans le « discours sur le colonialisme » qu’une civilisation qui ne regarde pas son passé est une civilisation qui se meurt.

Françoise Vergès.

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Sur l'auteur

Politologue, consulting profesor à Goldsmiths College (Londres), chargée de mission au mémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes. Elle a notamment publié plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’esclavage colonial comme La mémoire enchaînée, questions sur l'esclavage, paru chez Albin Michel en 2006.