Quand la jeunesse stigmatisée raconte son « Histoire de France »

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Douze jeunes réunis par l’association Passeport Avenir racontent leurs «histoires de France». Ce marathon créatif est initié pour inspirer l’écriture d’un chapitre publié, en novembre prochain aux éditions Philippe Rey : deuxième round d’une revue, D’ailleurs et d’ici !, aux couleurs plurielles.

Des mutants, c’est comme ça qu’ils se définissent. Venus de Toulouse, Aubervilliers, Nanterre, Clermont-Ferrand,Trappes, d’Allemagne… Mais, direz-vous, ne sommes-nous pas tous mutants, selon la théorie de l’évolution? Oui, mais la carapace de ces jeunes, issus d’une société qui les a construits autant que stigmatisés, est faite d’un cuir particulier : épaissi par le rappel incessant à leurs différences.
L’association Passeport Avenir les a réunis, après cinq ans passés sur les bancs de l’université et autres grandes écoles. Ils ont «réussi». Signe extérieur de mutation : les fringues, clean et relax.

Un brassage social, générationnel, d’origines culturelles et territoriales : un brassage de parcours sans précédent à l’image du projet qu’il défend. D’ailleurs et d’ici!, un projet en marche, en mouvement à soutenir sur HelloAsso !

Samedi 24 avril, au FIAP, Paris 14ème. 10H00, première session du séminaire. Les mentors Marc Cheb Sun, directeur de D’ailleurs et d’ici, Bolewa Sabourin, de Passeport Avenir, et Mabrouck Rachedi, écrivain, impulsent l’expérience collective. Thème : Je m’affirme. Marc pose le décors, «Mettons-nous dans la peau de celui qui doute».
Hélène joue le jeu : «J’ai un handicap auditif, et développé une double vocation de littéraire et d’ingénieure». Tous déclinent la richesse de leurs identités multiples faites d’une matière unique, l’Humain. Neuf mois d’action commune en tant qu’ambassadeurs de l’association, ça crée des liens. A Jennifer qui avoue à demi-mot ses 23 ans déjà bien remplis, Sofiane renvoie : «23 ans hors taxe !» Poilade générale. De son côté, Gamra s’inquiète pour Anas qui voudrait communiquer sa chance à la terre entière : «Est-ce que ta position ne te mène pas à une hyper-conscience d’un rôle à tenir, à porter un poids trop lourd ?» Leur mutuelle bienveillance n’a d’égal que leur volonté d’ouvrir la voie aux petits frères et petites sœurs, du noyau familial ou du quartier. La raison première de leur investissement dans cette «communauté de réussite».
Le staff leur a fait lire Les identités meurtrières, l’indispensable essai d’Aminh Maalouf. Ouvrage aux mille résonances pour nos douze protagonistes. Sofiane cite un passage : C’est notre regard qui enferme les autres dans les plus étroites appartenances, c’est notre regard aussi qui peut les libérer. En écho, Jennifer se remémore un séjour chez son grand-oncle : «Tu te considères comme quoi ? Ben… je suis française». L’oncle s’offusque : «Ah mais non, toi, tu es d’ici, tu es togolaise !»

Après trois heures d’échanges, le groupe n’affiche plus seulement une joyeuse complicité, il impressionne par sa cohérence. L’écrivain Mabrouck prend la parole, prélude à la prochaine étape initiatique : l’atelier d’écriture.
15H00. Dans la salle de conférence en sous-sol, le silence domine. Le grand Anas, si sûr de lui à l’oral, reste debout, immobile, doigts posés sur la bouche, à la limite de l’angoisse. Il ne s’agit plus de parler mais de coucher son sang sur le papier, fond blanc en guise de miroir. Certains rédigent déjà, réflexes estudiantins aiguisés. Soumeya s’est installée sur la moquette du couloir. Une bonne moitié s’est évaporée aux étages. Mabrouk court de l’un à l’autre prodiguer ses conseils. Mounir, concentré, déplie ses idées sur une immense feuille A1. Il part pour une dissertation de quinze pages, ou quoi ? Bon, chacun sa méthode. Petit à petit la satisfaction prend le pas sur le stress. Fin de l’acte I.
21H00. Jean-Baptiste Phou et Wallid Hajar exposent leurs édifiants parcours. De conseiller financier à comédien-chanteur ou écrivain, leur vie n’est pas un long fleuve linéaire. Quelques certitudes s’ébranlent, pourquoi parler de revirements à des jeunes qui mûrissent tout juste leurs ambitions ? Réponse : le libre arbitre, c’est aussi une affaire de courage. Q’on fasse d’emblée les bons choix, ou non. La discussion se termine dans les couloirs, les deux conférenciers jouent les prolongations. Il y a tant à dire.
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Dimanche, jour des prises vidéo. L’imagination monte d’un cran, au service de l’élégance. Aqila a troqué son foulard rouge contre un voile bleu à motifs roses, assortis à ses ballerines. Les chemises, repassées nickel. Jennifer porte des sneakers à semelles compensées, talons hauts définitivement ringardisés. Derrière la caméra, les questions fusent : «Comment vois-tu la France d’aujourd’hui ?», assène Marc, impitoyablement. Charlotte évite la caméra, mais pas la réponse : «À travers les médias, elle semble chaotique, saisie par la terreur. À Berlin où je vis maintenant, la population est clairement moins diverse. La France plurielle, c’est sa force et sa beauté. Elle devrait reconnaître toutes les facettes de son passé».

11H00. Chacun lit avec verve son histoire écrite la veille. Les bribes de vie s’enchainent et convergent. Confrontés aux préjugés, dans les classes de lycée par exemple, ils cultivent l’art de l’esquive. Anas en rigole : «Avec l’accent de banlieue, on est grillés dès le début !» Mounir apprend à «ne plus se laisser ranger dans des cases». Aqila est vue d’un côté comme «l’Arabe bourgeoise», de l’autre comme «une pauvre femme soumise, terroriste et terrorisante». Elle cite Jean-Paul Sartre : L’homme sera d’abord ce qu’il a projeté d’être.
Autre constante : des parents qui leur ont inculqué des valeurs, souvent au sein de familles nombreuses et modestes. Pour elles, ils se sentent un devoir de soutien, pas seulement financier. Ils ont en eux ce désir ancré de restituer aux petites sœurs leur goût pour la connaissance, source d’espoir et d’ouverture à l’autre, fut-il aveuglé par les clichés. Lourde responsabilité.

15H00. L’heure du bilan. On ne sait plus trop si les jeunes ont participé pour se nourrir de sages paroles adultes, ou si les anciens sont venus se ressourcer à l’écoute de jeunots grave altruistes, à leurs constats grave lucides, hors de tout ressentiment, positivement portés vers un avenir technicolor. Preuve incarnée que ce qui est souvent présenté ou perçu comme un handicap -culturel, physique, social- contribue à faire la force de l’individu et du collectif.

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Site du livre D’ailleurs et d’ici : DifferentNews

Merci à l’association Passport Avenir

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