Retour sur la soirée « Résistances » autour de l’historien Pap Ndiaye

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Mardi 12 mai, la mairie du 18ème arrondissement de Paris organisait, dans le cadre de la commémoration du 8 mai 1945 et de la journée commémorative de l’abolition de l’esclavage le 10 mai, un évènement où débats, rencontres, animations et projections sur le thème des résistances se mêlaient. À cette occasion, plusieurs invités étaient présents dont Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po Paris et auteur du livre « La Condition noire », les réalisatrices Chloé Glotin et Marie Vanaret ainsi que le directeur de la revue « D’ailleurs et d’ici », Marc Cheb Sun en charge de l’animation.

C’est dans la sublime salle de spectacles de l’auberge de jeunesse Y. Robert que tout se passait. Les jeunes et les moins jeunes du populaire18ème sont ce soir à l’honneur, accueillis par Le Maire de l’arrondissement. À quelques minutes de leur passage sur scène, Indigo et Marwan sont anxieux. Pas en rapport avec les résultats de leurs examens qu’ils ont passés dans la journée (Brevet et Bac blanc!), mais au sujet du texte qu’ils vont présenter au public présent ce soir-là. Des textes qu’ils ont eux-mêmes écrits sur le thème des Résistances, aidés de Sabrina Tayebi avec qui ces jeunes du quartier ont pu aiguiser leur plume lors d’ateliers d’écritures qu’elle a animés.

Tout s’est fait très vite nous confie Sabrina, « nous avons eu peu de séances. Mais les jeunes avaient déjà bien avancé sur leur texte, on a juste eu à les retravailler ensemble ». N’empêche : le résultat est là. Boostés par tous les cris d’encouragements de sa bande d’amis venus spécialement pour sa prestation, Marwan commence son texte sur l’esclavage. En employant la première personne du singulier, il se met à la place d’un esclave noir que l’on suit de sa capture jusqu’à sa libération. « Briser les chaînes pour enfin crier : liberté, égalité, fraternité », c’est sur la devise de la République française qu’il choisit de terminer son récit. Pourtant cette France dont il fait partie ne parle que très peu dans ses livres d’Histoire de l’enfer de ses ancêtres esclaves. Ni de leurs résistances. Les temps forts sont consacrés à l’abolition de l’esclavage. Une manière certes, de parler de cette partie de l’Histoire tout en valorisant la République, mais une manière surtout de faire impasse sur des moments plus honteux que l’on souhaite encore éviter.

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Crédits: theo birambeau

« On voit émerger un intérêt croissant autour de la question des Noirs de France, mais cela reste un sujet encore trop peu traité. Ce sont des pans difficiles de notre histoire à considérer mais pourtant essentiels à l’ensemble des Français. » Pap Ndiaye

Les esclaves sont « souvent représentés comme enchaînés, on oublie alors qu’ils ont été présents à chaque instant dans la lutte pour leur liberté. Jamais les esclaves ne se sont accommodés à leur sort » souligne Pap Ndiaye. Plus encore, ils ont résisté : de manière silencieuse par l’éducation (interdite) et la culture, ou de manière plus organisée, comme, parmi bien d’autres, en témoigne la révolte de l’esclave Nat Turner en 1831, en Virginie.

Où serions-nous aujourd’hui sans ces Hommes qui ont eu le courage de résister et de dire « non » ? Cette question revient sans cesse à travers les différents témoignages des personnes invitées. Mohammed est ce qu’il appelle un éducateur spécialisé « de rue ». Diariba est animatrice. Tous deux travaillent dans le 18ème, côtoient les mêmes jeunes et partagent une expérience similaire. « Je suis allé sur l’Île de Gorée (Sénégal) pour un chantier, mais j’ai vécu ce voyage comme un pèlerinage. J’étais dans le déni face à l’esclavage. Mais là, je me suis vraiment rendu compte de ce que l’esclavage signifiait. J’ai pris une grosse claque, » explique Mohammed encore bouleversé par ce voyage rempli d’émotions. Même constat pour Diariba qui, elle s’est rendue au camp d’Auschwitz à deux reprises : « Je n’avais pas pu tout voir la première fois, mais même à la seconde reprise, on n’est pas préparé à prendre une si grosse claque. Mais on en ressort que plus fort ». Deux voyages, deux contextes historiques différents et pourtant reliés par des résistances.

Le 8 mai 1945, fin de la Seconde Guerre Mondiale, la France est victorieuse et libérée. Une libération qui n’aurait pu se faire sans le courage des résistants. Des résistants blancs, et noirs. Des résistants français, mais des résistants africains et antillais également : « La libération se passe en Afrique et aux Antilles. De Gaulle sans l’Afrique n’est rien » ajoute Pap Ndiaye. Une image de la Résistance encore très peu évoquée aujourd’hui et sur laquelle, Chloé Glotin, dans son moyen métrage « Gros sur mon cœur », revient. Dans son film, elle mène une enquête afin de savoir quel rôle a exactement joué son grand-père dans cette Résistance venue d’Outre-Mer. Chloé Glotin se bat aujourd’hui pour que l’histoire de ces Antillais résistants figure dans nos livres d’Histoire : « J’ai dédié ce film à mon fils. Je pense qu’il faut transmettre ce genre d’histoire à nos enfants, pour ne jamais oublier ».

La réalisatrice est issue du métissage. Le métissage justement, c’est ce qui fait tout l’objet du court métrage dansant « Trick Baby » de Marie Vanaret présenté lors de cette soirée. En variant danseurs français, japonais, sud-africains sur des fonds tantôt blancs, noirs puis de toutes les couleurs, entourés de la politologue Françoise Vergès. Vanaret nous invite à réfléchir sur le métissage et laisse l’expression corporelle exprimer un message de tolérance. Même message de tolérance de la part de la rappeuse du 18ème qui n’enlève jamais ses lunettes de soleil, j’ai nommé Indigo. Du haut de ses 18 ans, cette Martiniquaise chante et exprime sa colère envers ce côté de la France qu’elle trouve encore trop raciste.

«Pour certains respecter les Noirs comme il se doit est impensable
On leur demande de rester calme car on les pense instables

Les crimes du passé aujourd’hui les font boiter
Assoiffés d’espoirs et d’un futur respectable
Freinés par une barrière de préjugés infranchissables
Déterminés à faire respecter la loi plus rien ne pourra les arrêter »

Ïndigo

Tolérance, un mot qui revient encore une fois en fin de soirée avec l’autre rappeur, Keudjo. Lui, chante un texte qu’il a écrit sur les attentats du 7 janvier 2015. Son message est clair : évitons les amalgames. La chanson est à écouter ici

« C’est le Noir qui fait ci, c’est l’Arabe qui fait ça.
Des préjugés, des clichés, mais pourquoi ça? » 

Keudjo

Se souvenir de ceux qui ont contribué à l’Histoire pour nous rappeler que nous sommes les héritiers de ces résistances, et que surtout, les résistances n’ont jamais de fin. Voici la conclusion de cette soirée.

Cette soirée riche en émotions n’aurait pu se faire sans l’implication de la mairie du 18e, le directeur du Lieu d’Accueil Innovant Mamadou, l’association Espoir 18, la revue D’ailleurs et d’ici, les différents animateurs et éducateurs présents et, bien sûr, les jeunes de l’arrondissement venus nombreux soutenir ce projet !

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