Femmes noires, couples et désirs. Entretien

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Rokhaya Diallo, auteure, journaliste, livre ses sentiments sur le regard sexué et amoureux porté sur les femmes noires en France et aux Etats-Unis. Et ses interrogations face au désir comme au rejet plaqués sur elles.

Le sujet des couples mixtes est-il plus vif aux Etats-Unis qu’en France?

Oui, je perçois une différence de traitement, sans doute liée à l’histoire. Aux Etats-Unis, la ségrégation a été inscrite dans la loi, ce qui impliquait dans une grande partie des Etats une interdiction du mariage entre Noirs et Blancs. il y avait donc une barrière non seulement idéologique, mais aussi légale. En 1967, un couple a voulu se marier en Virginie et a obligé la Cour Suprême à légaliser les mariages qu’ils appellent «interraciaux». En France, on parle de «couples mixtes», c’est un terme assez vague. Nécessairement, le fait de franchir cette barrière a des implications politiques beaucoup plus lourdes aux Etats-Unis. La France a toujours eu une espèce de culture assimilationniste qui laissait penser aux dominés que l’ascension se faisait par le passage au blanc, permettant à la descendance de ressembler au modèle dominant. Ici, c’est plus commun de former un couple avec des gens d’origines différentes qu’aux Etats-Unis, bien que ces liens y soient en augmentation. J’ai l’impression que les Français sont moins enclins à se poser des questions quand il s’agit de former un couple avec quelqu’un d’une autre couleur. Quand j’étais petite, dans Les feux de l’amour, il n’y avait que des personnages blancs. Et puis une Noire est arrivée, et on a présenté le seul Noir de la série. Elle était chirurgienne, lui détective privé, deux personnes qu’on ne présenterait pas dans la «vraie vie». Mais là, il semblait évident que la seule possibilité pour elle était d’être avec un Noir. Ça m’a semblé très américain. Je me suis dit que ça n’avait aucun sens.

La mixité se pratique-t-elle d’avantage dans le sens homme noir/femme blanche?

J’ai le sentiment que les hommes noirs sont plus courtisés par les autres groupes ethniques que les femmes noires, dans le cadre de relations sérieuses et établies. il y a certes un fantasme sexuel autour de la femme noire, un imaginaire qui la rend attirante, mais ce n’est pas forcément avec elle qu’on se projettera pour des relations plus installées, un couple, une famille. Aux Etats-Unis, et je pense que c’est le cas aussi en France, les groupes les moins demandés sur les sites de rencontre sont les femmes noires et les hommes asiatiques. Les hommes asiatiques souffrent de tous les préjugés selon lesquels ils ne seraient pas sexués ni sexy. Quand on y pense, on n’a pas de figure de sex-symbol asiatique, alors que Jackie Chan et Bruce Lee remplissaient tous les critères. L’imaginaire construit autour de l’homme asiatique fait qu’il est moins attirant dans l’imaginaire de beaucoup de gens. Les femmes noires et leur sexualité, elles, font peur : il faudrait «assurer» pour les satisfaire. Donc certains hommes non-noirs, lorsqu’ils sont avec une Noire, font passer le message que s’ils sont avec elle, c’est qu’ils ont certaines qualités. J’ai beaucoup entendu dire, aussi, que les femmes noires n’étaient pas raffinées, ne savaient pas être tendres. Cette agressivité qu’on colle aux femmes noires leur donne moins de valeur. Dans cette idée, être avec une Noire requiert d’être un homme solide, prêt à endurer une femme qui a une forme de solidité physique, et qui ne va pas faire preuve de douceur. Ce sont des choses que j’entends beaucoup de la part d’hommes noirs, notamment ceux qui réussissent.

La prise de parole de femmes noires ne renforce-t-elle pas ces peurs?

Historiquement, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, les femmes noires qui se sont rendues visibles ont souvent été des femmes militantes ou politiques : Angela Davis aux Etats-Unis, Christiane Taubira en France, des femmes assez combatives. De manière générale, qu’elles soient noires ou blanches, c’est quelque chose qui n’est pas très valorisé, ça les désexualise. Voir des femmes noires avec un discours articulé amplifie le sentiment qu’elles sont là pour écraser les hommes. A côté de ça, on a l’émergence de figures comme Beyoncé et Nicki Minaj, qui rendent le corps noir extrêmement désirable, sorte de canon ultime auquel aspireraient toutes les femmes, avec lèvres pulpeuses et fessiers marqués. Mais c’est bien plus valorisé sur le marché sexuel que matrimonial : elle représente la femme qu’on désire, mais qu’on ne veut pas épouser. Et Beyoncé, en même temps, a réussi à rendre mainstream des traits des femmes noires qui étaient jusque-là caricaturés comme ceux de la grosse mama dans les dessins animés américains.

Ressentez-vous, aux Etats-Unis particulièrement, la rancœur des femmes noires envers les hommes noirs qui préfèrent les Blanches ?

Les hommes noirs, au fil de leur avancement sur l’échelle sociale, ont tendance à se mettre plus facilement avec des femmes blanches. Parallèlement (c’est étudié aux Etats-Unis), les femmes noires qui réussissent ont plus de difficulté à se positionner sur le marché matrimonial. Du coup, il y a toute une catégorie de femmes noires qui ne vont jamais réussir à s’intégrer dans un couple. J’ai perçu du ressentiment, parce qu’elles ont le sentiment qu’elles se font «voler» les hommes qui devraient s’intéresser à elles. Le livre Is marriage for white people ? montre combien ces femmes se retrouvent souvent avec des hommes noirs qui ont une situation sociale inférieure à la leur ou avec des difficultés d’ordre judiciaire. Le livre explique que si les femmes veulent se marier, elles ont intérêt à regarder en dehors de leur communauté, ce qui a fait polémique… L’année dernière, un groupe de jeunes Françaises noires m’expliquaient leur impression de ne pas attirer les garçons noirs, notamment musulmans, qui les regardent de haut et ont tendance à se mettre avec des femmes d’origine maghrébine. Elles constataient des tensions avec de jeunes Maghrébines, qui allaient parfois jusqu’à leur sortir : «Vos mecs nous préfèrent parce qu’on a les mêmes corps que vous, mais avec de vrais cheveux».

Ce mélange de rejet et d’attirance, ça vous évoque quoi?

Je comprends qu’on puisse être attiré tout particulièrement par certains traits, certaines formes ou une couleur, c’est humain. Ce qui m’interpelle, c’est qu’on cherche en permanence à faire coïncider un intérêt avec sa réalité. On peut aimer les grands bruns, tout en rencontrant des gens différents et se retrouver en couple avec une personne qui ne correspond pas à ses critères «idéaux». Donc je reste assez circonspecte devant des gens qui sont attirés par des femmes  asiatiques, noires ou maghrébines et qui arrivent à concrétiser des histoires uniquement avec ces femmes-là. En plus, dans un contexte où ces femmes sont relativement peu nombreuses en France, ça implique une recherche assez bizarre : pourquoi faire prédominer ce critère-là sur l’ensemble de la personnalité? Moi, c’’est quelque chose qui me révulse un peu. En tant que femme noire, être exposée au désir d’un homme non-noir qui a toujours été en couple avec des femmes noires, ça me donne l’impression de n’être qu’une Noire. Je pense que les gens qui sont en permanence dans la répétition du couple avec les mêmes minorités devraient s’interroger sur le moteur de leurs histoires.

Recueilli par Marc Cheb Sun et Noé Michalon

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Sur l'auteur

Auteur, éditorialiste, il travaille sur différents enjeux et dynamiques autour de la France plurielle (société, culture, économie, histoire, religions…) et dirige le média dailleursetdici.news. Il développe également des fictions (romans, scénario..) et collabore à différents médias.

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