Lire James Baldwin pour décoloniser nos fantasmes. Portrait

0

Trop peu connu en France, malgré quarante années vécues dans l’Hexagone, James Baldwin (1924-1987) est un auteur visionnaire. La trajectoire complexe et les écrits de ce militant afro-américain nous offrent une lecture de l’interaction entre couleur et sexualité aux Etats-Unis.

Sous les paillettes de la cérémonie des Oscars, son nom a bien failli retentir. Nominé pour le prix du Meilleur Documentaire, I am not your Negro du réalisateur haïtien Raoul Peck n’est pas passé loin de sa statuette. Adaptation d’une œuvre inachevée de James Baldwin, le film a fait le tour des festivals internationaux où il décroche nominations et prix en cascade.

Ce remarquable documentaire -désormais accessible en France sous le titre de Je ne suis pas votre nègre- n’évoque pourtant qu’une partie de la profondeur du personnage de James Baldwin. Rares sont les mentions de la sexualité complexe de cet auteur, qui a fréquenté des hommes et des femmes tout en refusant de se reconnaître dans la case jugée réductrice d’homosexuel ou de bisexuel.

Un parcours sinueux

Le parcours sinueux de Baldwin, dont les œuvres traduites en français restent encore trop peu accessibles, permet d’éclairer ses pages. Né hors-mariage en 1924 dans l’emblématique quartier new-yorkais de Harlem, il ne connaîtra jamais son père biologique. Trois ans plus tard, sa mère se remarie avec un prédicateur débarqué de la Nouvelle-Orléans, laissant derrière lui trois enfants d’un premier lit. Aîné d’une famille de plus en plus nombreuse, le jeune Jimmy grandit dans la promiscuité qui caractérisait ce quartier peuplé d’une importante communauté afro-américaine.

Auréolé de brillants résultats scolaires, Baldwin s’apprête à suivre à 14 ans les pas ecclésiastiques de son prédicateur de père. Mais son intérêt croissant pour les livres ainsi qu’une visite au grand écrivain noir Richard Wright le font pencher vers une carrière littéraire.

«Le manque de reconnaissance paternelle, et sa découverte du poids écrasant du monde blanc créé en lui une rage difficilement incontrôlable. Il ne possède pas les clés de sa vie (et) a l’impression de vivre un véritable cauchemar», raconte, avec ferveur Samuel Légitimus, fondateur en France du Collectif James Baldwin. Admirateur enthousiaste de l’écrivain, ce comédien connaît la vie de son auteur fétiche mieux que quiconque. «Il n’est pas rare de voir cette rage intérieure commune aux Noirs de cette époque rejaillir sur leurs proches et les membres les plus faibles de la communauté. Or ce comportement destructeur n’est que le symptôme de la pression que le Noir subit dans le monde blanc. Baldwin va vouloir casser ce schéma, et son départ en France peut être vu comme une volonté de rompre avec tout ça», raconte Samuel Légitimus.

Arrivé à Paris, les œuvres que Baldwin se sent enfin libre d’écrire, dont la première et la plus célèbre, La Conversion (En VO Go tell it on the mountain), posent avant tout la question de l’altérité, mettant en scène des personnages de couleurs ou de cultures différentes. Par petites touches, il fait allusion à sa sexualité, en décrivant notamment dans La chambre de Giovanni la relation entre son personnage principal et un barman.

Projection des fantasmes et altérité

A travers les six romans qu’il écrira après son arrivée en France, on retrouve en filigrane l’histoire d’un enfermement dans un mythe qui empoisonne l’Amérique. Pour James Baldwin, l’Amérique blanche, «ce peuple infantile» car incapable de verbaliser ses problèmes, a investi l’Homme noir de tous les défauts possibles. Il l’a animalisé, l’a affligé de la malédiction biblique de Cham pour se distancier de son propre pêché : celui d’avoir mis ces Noirs en esclavage. Et c’est cette mise à distance, cette séparation des couleurs pour justifier «l’institution particulière» explique, selon Baldwin, la vision manichéenne du monde qui, parfois, prédominer chez l’Oncle Sam.

En adoptant cette attitude puritaine pour se distancier des Noirs, les Blancs des Etats-Unis projettent sur ces derniers leurs fantasmes, les associant à la bestialité et à la sexualité. En travaillant le thème de la culpabilité, Baldwin, pour qui «la question sexuelle et la question raciale ont toujours été jumelées», explore cette piste dans son œuvre. «Les marques de la souillure envahissent d’ailleurs toute l’œuvre rappelant aux divers personnages que le noir est la couleur du pêché et le blanc celle de la pureté et de l’innocence, un symbolisme primaire hérité des Ecritures», écrit le chercheur Benoît Depardieu dans un livre d’analyses sur l’auteur.

Sirotant son café, Samuel Légitimus reprend de plus belle en ce sens : «Baldwin dit aux Blancs que le mythe de leur blancheur, et donc de leur pureté, est un mensonge, un simple état d’esprit qu’ils se sont inventés pour se protéger des Indiens, des pulsions qu’ils ressentaient en étant livrés à eux-mêmes sur ce nouveau monde. Et ce mensonge, dès lors qu’il perdure, exclut les Noirs de facto». De quoi rappeler l’univers fantasmatique évoqué par l’historien Pascal Blanchard.

Pour Baldwin, ce qu’on investit en l’autre n’est que le reflet de notre propre imaginaire. «L’un des paradoxes de l’homme Noir, c’est qu’en écoutant ce qu’on dit de lui, il connaît l’homme blanc», en déduit le Baldwiniste. «D’où la peur chez le Blanc de tout ce qui est sexuel, et les désirs enfouis qui rejaillissent quand le maître par exemple, qui considère pourtant le Noir comme du bétail, se glisse la nuit dans la couche de sa servante noire».

C’est en parlant de sa propre sexualité que Baldwin observe l’état de la société dans laquelle il a grandi : «La découverte de l’orientation sexuelle de quelqu’un ne devrait pas être un trauma. C’est parce que nous sommes dans une société traumatisée que ça l’est», expliquait-il dans une longue interview à Richard Goldstein dans les années 1980.

En tant qu’écrivain, noir et queer, il se rend compte à quel point la sexualité est au cœur des relations de domination dans la société et se sent d’autant plus inclassable qu’il est rejeté en de nombreux endroits. «Une personne noire et homosexuelle, qui est une énigme pour la société, est déjà, bien avant qu’on parle de sexualité, menacée et marquée parce qu’il ou elle est noir(e). La question sexuelle vient après celle de la couleur ; c’est simplement un aspect supplémentaire du danger dans lequel tous les Noirs vivent», répond-il à Goldstein. «Je pense que les gays blancs se sentent dupés parce qu’ils sont nés, en principe, dans une société dans laquelle ils étaient censés être en sécurité. L’anomalie de leur sexualité les met en danger, de manière inattendue.»

Invitation baldwinienne

Ce regard manichéen que projette le Blanc sur le Noir, et réciproquement à mesure que les populations noires intègrent les dogmes blancs, empêche toute empathie. En refusant de s’attacher à toute chapelle, ne se disant ni noir ni homosexuel, James Baldwin cherche avant tout à recréer ces ponts. «Une des forces d’un homme comme Baldwin, c’est de nous mettre constamment dans la peau de l’autre, reprend Samuel Légitimus. Dans ses essais, il utilise un «nous» qui fait qu’il nous déplace entre Noirs, Blancs, Européens, Américains etc.»

Si le style et la pensée baldwiniennes ont beaucoup évolué au fil de sa longue carrière littéraire (il fréquenta les plus grands, à commencer par Malcolm X et Martin Luther King), l’auteur conserve ancré en lui une majesté inimitable, une douce subtilité qu’on retrouve constamment. Si les stigmates de la période esclavagiste sont plus profondément ancrés aux Etats-Unis qu’en France, notre pays aurait aussi beaucoup à gagner à lire les romans de Baldwin pour décoloniser ses fantasmes.

«Lire Baldwin, c’est chercher à abandonner ses phobies, voir qu’un homme a passé sa vie à nous dire que c’était possible de s’écouter, que tout être humain était respectable. C’est encore possible. Nous pouvons le faire. Partager nos peurs pour mieux les vaincre, tonne Samuel Légitimus. L’invitation baldwinienne, universelle, intemporelle, c’est de se poser pour s’accorder une bonne fois pour toutes sur une histoire commune».

Plus facile à dire qu’à faire, diront certains. La lecture de cet article ne saurait se suffire à elle-même, mais elle indique la voie : l’œuvre baldwininienne, invitation à la découverte et l’acceptation de soi, est le meilleur des antidotes à un univers fantasmatique complexe et complexé, hérité des rapports coloniaux.

Noé Michalon

Pour en savoir plus :

Une interview de Samuel Légitimus parue sur Totem en 2015 : http://www.totem-world.com/samuel-legitimus-jai-trouve-veritable-identite-lectures-de-james-baldwin.html

Partage.

Sur l'auteur

Noé Michalon

Noé Michalon est journaliste, particulièrement intéressé par les questions de politique africaine et de mixité sociale dans les sociétés occidentales. Il est actuellement en master d’études africaines à Oxford (Royaume Uni).

Comments are closed.