Séries télé : Pris dans la machine Service public [Interview]

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Nadir Ioulain, 35 ans, est un réalisateur-producteur, remarquable et remarqué. En 2012, France Télévisions retient son projet de série, Re-belle, pour une diffusion sur Studio 4.0 et France 4. Du fait de tensions internes à la machine F.T., le projet n’a pu aller au bout de son ambition.

Interview réalisée en partenariat avec la revue D’ailleurs et d’ici « (R)evolution culturelle » disponible en librairie.

Comment vous êtes-vous retrouvé à travailler sur une série pour France Télévisions ?

J’avais lancé un projet de fiction, Un dîner presque français, sur lequel France Télévisions m’avait repéré. Ils ont proposé à dix membres de la Fédération des jeunes producteurs, dont je fais partie, de présenter un concept en respectant un cahier des charges au niveau format et propos. Ils voulaient une chose innovante, hybride. Je leur ai apporté l’idée d’une série, c’était en 2012. Trois, quatre mois sont passés, ils ont délibéré. Verdict : le projet de Re-belle [le nom de sa série, ndlr]les avait emballés, ils m’offraient une convention d’écriture.

Une convention d’écriture, c’est un budget pour écrire ?

J’avais un budget total de production dont une partie dédiée à l’écriture. Ça sous-entendait que si elle ne leur convenait pas, ils n’allaient pas plus loin. J’ai signé avec les responsables du département Recherche et Développement de France Télévisions en tant que producteur et j’en étais également le réalisateur. Si le résultat leur plaisait, la série serait diffusée à la télé et sur Internet. Ils ont commandé cinq épisodes, ensuite on pouvait envisager une série complète. On est donc partis dans cette perspective.

L’écriture, c’était vous seulement ?

Saïd Bahij, Khalid El Bahji et moi, j’ai créé mon groupe d’auteurs à partir de là. Quand le projet a été sélectionné, on a écrit les cinq épisodes de Re-belle. A un moment, la direction a changé son fusil d’épaule en disant qu’elle n’en prendrait finalement que deux et que, s’ils n’étaient pas convaincus, elle n’irait pas plus loin. La validation de l’écriture de ces épisodes a été très difficile : beaucoup d’aller et venues, de désaccords entre les gens qui étaient censés la chapeauter. Une fois validée, j’ai commencé à opérer un casting et on est entré en tournage durant l’été 2013.

Vous parliez de « désaccords internes »…

Une certaine personne, absente cinq mois du fait d’un accident de travail, a voulu invalider les textes alors que nous avions déjà un accord de tournage. Elle m’a dit en off : « Si tu ne m’écoutes pas, tu iras au clash avec la direction, sache qu’elle me suit ». Je lui ai répondu : « La direction a signé mon contrat et m’a dit d’entrer en production. » Du coup, ils m’ont difficilement laissé partir en tournage pour ces deux épisodes. Tout ça parce qu’une personne était revenue d’un arrêt, et avait décidé de tout changer. Moi derrière, j’avais toute une équipe à gérer. Rentrée 2013 : visionnage avec le comité décisionnaire à France Télévisions. J’arrive dans le bureau de la direction de Recherche et Développement avec mon DVD, et le produit en PAD [Prêt à diffuser, ndlr]. Je balance, et pendant la diffusion, je regarde les visages, je vois qu’ils sont ébahis. A la fin, la boss me dit : « Juste pour le mixage, essaie de remonter la voix mais on va le diffuser en télé et on va te commander la suite. »

Un retour super positif…

Ah ouais ! Je revenais de tellement loin. Un jour, je reçois un coup de fil de la boss : « J’ai présenté ton truc, il va passer en télé sur France 4. T’as été validé, on est content. On te commande la suite, t’as trois autres épisodes. » Mais en 2014, changement à la tête de France 4 et à Studio 4.0 ! Et les personnes nouvellement arrivées n’ont visiblement pas envie de travailler avec le département Recherche et Développement. La boss avec qui je travaille d’habitude disparaît. Moi, j’attends la validation de mes trois nouveaux épisodes pour partir en tournage. Elle n’arrive qu’au bout de cinq mois. Je pars réaliser une partie de la série à New York. Puis, vient le moment où je ramène les produits finis. Visuellement, ils trouvent le projet très fort, rien à dire sur la qualité ils le diffusent mais… ne veulent pas s’engager pour autant sur la suite. Ils trouvent les textes trop riches et les jeux de mots trop recherchés. Bon… Du coup je leur propose 30 nouveaux thèmes d’épisodes, préparés pour développer la série sur une saison entière, en prenant pleinement en compte leurs remarques au niveau de l’écriture.

photo nadir noir et blanc

Donc l’argument pour ne pas développer la série serait… des dialogues trop riches ?

Selon eux, les jeux de mots dans Re-belle ne correspondraient pas à leur cible. Pourtant, en dehors des diffusions sur France 4, l’audience des 5 épisodes sur le site internet de Studio 4.0 était 4 à 5 fois supérieure aux autres séries du même type. Je demande un rendez-vous, impossible de laisser tomber le projet comme ça. Le boss ne me reçoit pas. La responsable de projet me dit : « On a un budget annuel et il n’a pas vocation à développer des projets initiés par le bureau Recherche et Développement. On va te diffuser mais on n’ira pas plus loin. Si t’as un autre projet, ramène-le nous dès le début, mais celui-là après cette diffusion, c’est mort. »

Malgré cela, les retours sur la série ont été bons…

Des retours excellents. Heureusement, ça m’a ouvert des portes et une précieuse expérience en tant que producteur, réalisateur et auteur de série sur une grande chaine. Des producteurs m’ont appelé ou contacté sur Linkedin. J’ai également noué des liens avec des personnes de France Télévisions qui font, dans l’ombre, un travail fantastique, et se battent pour que des jeunes créatifs et producteurs d’œuvres nouvelles et de qualité puissent offrir leur talent à la chaine et avoir une chance d’exister… J’ai signé un contrat avec une société américaine pour un projet là-bas et je continue mon chemin en France avec de nouvelles créations. Je suis « validé » comme dirait le jeunes [rires].

Propos recueillis par Abdallah Soidri pour totem-world.com

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