Sport de haut-niveau, clichés de bas-niveau ? Reportage

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Plus regardés que nul autre événement, les programmes sportifs pourraient bien alimenter certains préjugés… Les clichés sur la sexualité des Noirs ont la peau dure. Et le traitement de l’actualité sportive pourrait bien en rajouter sur le sujet.

Les lions indomptables contre les Pharaons. Cameroun – Egypte. L’affiche de la finale de la dernière Coupe d’Afrique des Nations, le 5 février dernier, offrait une image loin d’être anodine sur le plan symbolique : d’un côté un pays d’Afrique subsaharienne, désignée par un puissant fauve ; de l’autre, l’image impériale des souverains bâtisseurs de pyramides.

Le sport comme exhibition du corps

Le sport, c’est une affaire de corps, de corps en compétition, et de performance. Sous la pression de la médiatisation, les corps en effort y sont de plus en plus exhibés. «On constate une hypersexualisation du sport, parce que c’est vendeur et que ça correspond à la société», confirme le journaliste Mathieu Méranville, auteur du livre Sport, malédiction des Noirs ? Lui-même ancien athlète de haut-niveau, il témoigne notamment de l’évolution des tenues de sportifs. Exemple : l’équipe nationale de foot du Cameroun et le maillot une pièce très serré conçu pour elle par Puma pour la CAN 2004. Les maillots moulants se sont répandus sur les gazons à toute allure les années suivantes. Sans parler du sport féminin, où le phénomène est encore plus marquant, des courts de tennis aux terrains de beach-volley. Autre élément, le réflexe inconditionnel, en athlé comme en foot, pour célébrer une victoire n’est pas très compliqué à deviner : on enlève le haut. «Carl Lewis n’aurait jamais osé enlever son t-shirt, alors que c’est devenu un réflexe aujourd’hui : Bolt enlève son maillot, mais ce n’est pas parce qu’il a chaud, il a couru dix secondes !» s’amuse Mathieu Méranville.

Noirs et Blancs dans le sport : un traitement différent

Tout cela se nourrit des fantasmes et des critères en vogue, sans aucun doute, mais pourrait bien nourrir d’autres fantasmes chez les téléspectateurs comme les athlètes. Bien que souvent enfermé dans une bulle d’argent et de gloire, le sport de haut-niveau n’est pas imperméable aux idées reçues. L’absence de visibilité, en France, de Noirs en politique, dans les médias ou certaines sphères culturelles rend, comparativement, plus visible encore leur présence dans le sport de haut-niveau. Et le traitement médiatique de leurs performances est d’autant plus sujet à clichés qu’il est, le plus souvent, réalisé par des non-Noirs. «Le Noir court, le Blanc commente. On oublie que le Noir peut, lui aussi, être technique, qu’il peut avoir la finesse nécessaire pour être danseur ou danseuse étoil(e). Et, du coup, qu’il a une culture, une histoire», constate le journaliste.

Hervé Kouamouo, historien du sport, partage cet avis : «C’est un vieil imaginaire qui est à l’œuvre : les handballeurs français sont des experts quand Marie-Jo Pérec est une gazelle». Qui n’a jamais entendu des commentateurs sportifs parler d’antilopes, de lions, de gazelles, pour décrire des athlètes noirs ?

«Attention, les sportifs en jouent aussi : il n’y a qu’à voir Gomis, qui mime la panthère à chacun de ses buts», reprend Mathieu Méranville. «D’ailleurs, on parle souvent de lui comme d’une panthère noire. Pour le monde Blanc, vu comme universel, le Noir n’est qu’une partie du monde, une exception, donc il faut préciser sa couleur même quand il le nomme gazelle ou panthère. En France, quand le boxeur Tony Yoka gagne une médaille Olympique, on le présente à la TV comme un « bel exemple d’intégration ». Un regard singulier qui semble dire : « C’est un champion, oui, mais noir».

Et côté foot ? «En France, notamment en football, le Noir est considéré comme plus physique que technique», diagnostique Hervé Kouamouo. Une perception qu’avait crûment partagée Laurent Blanc lors de l’affaire des quotas en 2011, qui affirmait en privé : «Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants? Les Blacks. Et c’est comme ça. C’est un fait actuel». Laurent Blanc aurait pourtant mordu un peu trop fort sa touillette à sucre s’il avait constaté que les joueurs noirs aux Pays-Bas sont loin d’occuper massivement les postes défensifs, et, plus largement, à fort impact physique qu’on leur attribue souvent en France. Se souvient-il des dribbles de Davids, des fulgurances de Rijkaard ou des passes décisives de Depay ?

Et sexuellement, alors ?

Jack Johnson, 1er Champion du monde de boxe noir

«La sexualité a toujours un lien avec la performance, et les athlètes sont associés à une image de performance. Les Noirs étant considérés comme plus sexuels, ça renforce encore l’image des athlètes noirs», déduit Hervé Kouamouo. Aucun doute donc que les clichés liés aux couleurs se voient renforcés par un tel processus.

Et les athlètes sont les premiers concernés. Mathieu Méranville revient sur les XVIIIème et XIXème siècles, à une époque où la boxe était un des moyens pour les esclaves noirs de se libérer. «Jusqu’au début du XXème siècle, la catégorie reine des poids lourds était réservée aux Blancs. Le Noir, c’était l’animalité, le Blanc ne pouvait lui être assimilé en perdant dans cette catégorie» explique-t-il. Lorsque l’excentrique Jack Johnson parvient enfin à décrocher ce graal en 1908, la réaction est si violente qu’une quinzaine de Noirs seront lynchés.

Une fois sur le toit du monde, Johnson va entretenir le mythe sur ses performances sexuelles et très souvent s’afficher en compagnie de prostituées blanches. Une manière d’inverser la norme et de s’afficher avec «le fruit défendu» dont parlait l’historien Pascal Blanchard.

Coïncidence ou conséquence, de nombreux sportifs noirs de haut-niveau se retrouvent aujourd’hui avec des compagnes blanches. «Les plus connus vont avec des mannequins blanches, ce qui peut être lié à l’environnement général dans un milieu d’élites -les femmes noires restent minoritaires chez les mannequins. Mais il y a aussi un entretien du cliché racial, du fantasme de la femme blanche» explique Hervé Kouamouo.

«Il n’est cependant pas rare que des sportifs aient trois femmes successivement dans leur carrière, précise l’historien : celle qui les lance, puis un mannequin blanche, puis une dernière plutôt en fin de carrière, souvent issue du pays ou du milieu d’origine du sportif».

Et les sportives ?

Lucie Décosse, championne olympique de judo

Qui se rappelle de Lucie Décosse, pourtant vainqueure de la même médaille d’or que Teddy Riner aux JO de 2012 ? Sachant que les performances des sportives sont systématiquement moins commentées et couvertes que celle des hommes, leur physique reviendra (trop) souvent sur le devant de la scène. «Les sportives noires sont soit absentes soit sexualisées», explique Hervé Kouamouo. «La sexualisation des femmes athlètes, poursuit-il, relève d’un imaginaire blanc». Est-ce mieux dans les communautés d’origine des sportives noires ? Non, pas mieux mais différent : «elles sont moins valorisées, on va jusqu’à les assimiler à des hommes ou les «traiter» de lesbiennes».

Alors, jusqu’à quand aura-t-on droit à des gazelles dans les stades ? À quel moment Antoine Griezmann ou Christophe Lemaître seront-ils vus comme des antilopes ? Tant qu’on considèrera un sportif noir comme un Noir et un sportif blanc comme un sportif. Le travail d’éducation en la matière reste énorme.

«Le sport, c’est un reflet de la société multiplié par l’audience, c’est un cercle vicieux, conclut Hervé Kouamouo. Un imaginaire q’on reproduit à la demande des gens, on le reproduit. Et les sportifs se le réapproprient.» Briser ce cercle vicieux, c’est aussi mettre fin à l’alimentation toujours plus grande des fantasmes du corps noir comme symbole d’une sexualité puissante et non-maîtrisée, et du corps blanc comme fruit défendu, symbole de succès. Et enfin renouveler les imaginaires sexuels.

Recueilli par Marc Cheb Sun et Noé Michalon

Pour aller plus loin :

–  Article de la chercheuse Catherine Louveau

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Sur l'auteur

Noé Michalon

Noé Michalon est journaliste, particulièrement intéressé par les questions de politique africaine et de mixité sociale dans les sociétés occidentales. Il est actuellement en master d’études africaines à Oxford (Royaume Uni).

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